Le monde du « bien-être au travail » ne connaît pas la crise et les entreprises qui s’en réclament sont de plus en plus nombreuses. Pourtant, des voix s’élèvent pour railler cette mode qui ne serait que gadget, sinon contre-productive. De fait, l’abondance de « goodies » proposés aux salariés dans certaines entreprises peut prêter à sourire. Elle peut carrément devenir un affront pour des équipes confrontées à une ambiance de travail difficile. Mais alors, que faut-il penser de ces actions et de leur impact sur le bien-être des travailleurs ? Penchons-nous sur la question dans une série en trois volets.

Épisode 1 : Ceci n’est pas un canapé

Au fil de mes missions, j’ai remarqué que plusieurs éléments reviennent régulièrement comme des emblèmes, sinon des caricatures des nouveaux modes de travail. Le canapé en est un. Cet incontournable des intérieurs domestiques a fait une entrée fracassante dans les espaces de travail avec le développement des coworkings. Non pas le canapé noir et froid pour visiteurs qu’on trouve dans les halls d’accueil. Mais plutôt le canapé joyeux, coloré, voluptueux voire légèrement défoncé aux airs de coffeeshop branché ou de coloc d’étudiants (au choix). Qu’y a-t-il donc de plus profond derrière l’idée d’un canapé sur le lieu de travail ? Penchons-nous en trois point sur le « business case » du canapé au bureau.

Canapés au Social Hub de Sodex
Deux canapés en bonne compagnie au Social Hub de Sodexo,
à Boulogne-Billancourt (photo Camille Rabineau)

Si le canapé est moqué, c’est parce qu’associer détente et travail ne va toujours pas de soi

C’est vrai, le canapé invite à la détente. Et associer détente au travail ne va pas encore toujours de soi. Rappelons que l’étymologie du mot travail renvoie au latin « tripalium », c’est-à-dire torture ! Les nouveaux modes de travail, flexibles et mobiles, introduisent une distance entre le travail et sa visibilité et remettent en question l’idée du « vrai boulot », sujet d’étude de la sociologue Alexandra Bidet. Une manière positive de le voir est le fameux basculement de la culture du présentéisme vers le management par objectifs. Peu importe à quelle heure et combien de temps tu travailles, tant que les résultats sont là. Les entreprises ayant expérimenté les « congés illimités » étant sûrement celles ayant poussé au plus loin la logique.

Mais on peut aussi prendre le sujet par l’autre bout : la modification des codes propres au travail pour les rapprocher de ceux de la vie privée peut rendre plus difficile le sentiment d’appartenance à son travail et de sa propre utilité dans la système productif collectif. La question du sens de ce que l’on fait, de la valeur qu’on produit, devient pesante. Suis-je en train de m’amuser, de me divertir, ou de réaliser un travail ? In fine, le brouillage des frontières entre travail et détente peut aussi être générateur de stress. Un point en moins pour notre canapé. À garder en tête les jours où l’on serait tenté de transformer le bureau en cour de récré…

Travailler autour d'un canapé
photo Toa Heftiba sur Unsplash

Le canapé rime avec convivialité, une donnée essentielle de la qualité de vie au travail (QVT)

Savoir qu’on va pouvoir trouver une oreille attentive face aux difficultés est un élément rassurant, indispensable sur le lieu de travail. C’est le fameux « soutien social » de Karasek, le psychologue américain qui a conçu l’un des modèle de référence de mesure du stress professionnel. Pour Karasek, bénéficier de soutien social dans son milieu professionnel joue un rôle positif face aux contraintes. À l’inverse, son absence a un effet nocif. Encore faut-il que l’environnement de travail favorise les interactions qui vont permettre à ce soutien social de prendre forme. Les espaces de travail doivent s’y prêter, avec un mobilier et une ambiance adaptés.

Le canapé traduit justement l’idée de convivialité. Il invite à l’échange informel, spontané, au « small talk », pourquoi pas à la confidence. On réservera le bureau fermé ou la « bulle » aux points d’étape, aux entretiens bilatéraux, d’évaluation ou de recrutement.

Or, au-delà de son effet limitant sur le stress, la convivialité et la qualité des relations entre les collègues sont des éléments perçus comme centraux à la qualité de vie au travail par les salariés eux-mêmes. Les études qui le montrent sont pléthores. On peut citer la récente enquête de RégionJobs : pour 95% des interrogés, le bonheur au travail réside dans l’entente avec les collègues.

J’animais récemment une formation autour des nouveaux modes de travail à destination de commerciaux. Une des participantes me relatait une habitude en place dans son équipe qui plaisait particulièrement aux collaborateurs. Toutes les fins de semaine se tenait un débriefing facultatif autour du manager, dans un espace salon avec un canapé. Le fait de se retrouver ensemble pour partager un moment informel dans un espace véhiculant cet informel était particulièrement apprécié.

Panneau d’inspiration collaboratif pour un projet d’aménagement de bureaux – photo Camille Rabineau

Plus que le canapé, c’est la capacité à interroger et repenser collectivement les modes de travail qui compte

Ainsi analysé, le canapé ne se rangerait pas du côté de la « happycratie », ce discours inspiré de la psychologie positive et dénoncé dans le livre éponyme d’Edgar Cabanas et Eva Illouz, par lequel les entreprises cherchent à mieux faire passer leurs transformations en promouvant un esprit positif, entrepreneurial et in fine hautement individualiste chez leurs salariés. Le canapé se trouverait plutôt du côté des adjuvants qui permettent de compenser les difficultés inhérentes au monde du travail par les solidarités humaines et par le collectif.

In fine, derrière le totem canapé, d’autres choses se jouent. Le climat social d’une entreprise, le caractère simple et naturel d’une relation de travail ou, à l’inverse, le malaise qui la mine. La capacité d’un manager à voir plus loin que le contrôle et à ne pas se sentir menacé dans son autorité par un collaborateur supposément en mode détente. Ou encore, la possibilité pour un salarié de s’installer « comme à la maison », sans arrière-pensée ni crainte.

Vieux comme la banquette romaine, le canapé est donc plus disruptif qu’il en a l’air. Il peut être l’un de ces petit « hacks » qui amène à s’éloigner d’une culture de contrôle pour se rapprocher d’une culture de confiance.

Mais il ne suffit pas d’en poser un dans un coin en attendant que la sauce « bien-être » prenne dans l’entreprise. Mieux vaut aborder le sujet des espaces de travail dans une perspective plus globale et accompagner dans la diffusion de ces nouveaux codes. Articulé à un questionnement sur les pratiques collaboratives et managériales, l’aménagement d’un « coin canapé » ou convivialité aidera à insuffler une nouvelle dynamique collective.

Pas mal pour un meuble !

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Camille Rabineau

Camille Rabineau

Je suis Camille Rabineau, fondatrice de Comme on travaille. Je décrypte les différentes dimensions des espaces de travail et vous présente les ressorts de mon activité d’accompagnement des projets de conception de nouveaux bureaux.

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