Jonathan Martins est consultant à Copenhague pour Ramboll, un leader de l’ingénierie et du conseil dans le domaine du bâtiment et des infrastructures.

Jonathan est un ancien camarade de promo, un ami de longue date. Bien qu’ayant tous deux la même formation d’urbaniste, nos parcours professionnels ont emprunté des chemins très différents… jusqu’à se retrouver sur le sujet des espaces de travail.

Nous avons fait une partie de nos études à Londres, mais quand moi je suis rentrée en France, Jonathan a poursuivi son aventure internationale, d’abord en Angleterre et désormais au Danemark. Il me paraissait donc avoir un regard particulièrement pertinent à nous livrer à l’heure où les modes de travail en France sont à l’aube d’une nouvelle ère. Un grand merci à Jonathan pour ses éclairages !

Jonathan, la crise sanitaire et l’épisode du confinement a provoqué en France une plongée massive dans le télétravail. Au final, le bilan de cette expérience est positif même si ses écueils ont aussi été mis au jour. Aujourd’hui, toutes les organisations se posent la question du juste équilibre entre télétravail et présence sur site, au bureau. Le Danemark a une longueur d’avance sur nous en matière de télétravail : peux-tu nous raconter comment il est pratiqué là-bas et quel est justement l’équilibre que les Danois ont trouvé entre présentiel et distanciel ? Comment la question de la flexibilité du travail et de la liberté du lieu de travail est-elle abordée ?

Oui, à beaucoup d’égards, cette crise a été un vrai catalyseur pour le télétravail. Ici au Danemark, comme en France d’ailleurs, cela interroge véritablement la relation que nous avons au bureau et surtout “le besoin de bureau”. J’ai été surpris par la rapidité avec laquelle la transition au début du confinement s’est faite. Il faut dire que le travail “hors bureau” (chez soi, dans un café…) était déjà une pratique assez normale ici et assez bien acceptée. Surtout, les outils pour le faire étaient massivement présents (avoir un ordinateur portable, une bonne connexion, un téléphone pro etc.).

Ce que je constate aussi, c’est que le rapport aux horaires n’est pas le même. Ici, il est assez “standard” de sortir “tôt” du travail (16h, 17h…) pour s’occuper de sa famille, avoir des loisirs etc. Éventuellement en reprenant 1h ou 2 de travail plus tard dans la soirée en cas de besoin. C’est cette flexibilité qui, je crois, distingue le Danemark et les pays scandinaves. Par conséquent, je dirais qu’ici, à l’image de la société danoise, c’est la confiance qui est un élément consubstantiel du contrat moral signé entre l’employeur et le salarié.

Après, comme ce qui me semble être le cas en France, cet épisode est aussi en train de marquer les esprits et de pousser encore plus le télétravail. Mais toujours dans un cadre assez souple.

Il y a un élément important aussi à signaler. C’est que nombre d’entreprises contribuent financièrement à ce télétravail. Par exemple, il n’est pas rare que la connexion Internet de la maison soit payée par l’entreprise (comme c’est le cas pour mon employeur).

Mais il ne faut pas fantasmer non plus. Ça n’est pas le télétravail en permanence comme on a pu le connaître au plus fort de la crise et les relations, les “frictions interpersonnelles” du bureau restent une composante importante du travail, quand bien même l’essentiel de son travail est “immatériel”.

 

Tu vis et travailles à Copenhague depuis un an. Tu as donc découvert le bureau à la danoise après avoir accompagné de nombreux projets d’aménagement en France. Qu’est-ce qui t’a frappé en premier ? Quelles sont les particularités du bureau là-bas, ses grands avantages, ce que tu aimes moins ? Si nous devions nous inspirer d’une chose, ce serait quoi ?

La première chose qui m’a frappé en arrivant au Danemark, c’est la qualité et le soin apporté à la conception des espaces, à la qualité du design, au confort de l’usager, à la recherche de simplicité. N’oublions pas que les scandinaves sont reconnus pour la qualité de leur mobilier partout en Europe, y compris pour le bureau, il y a Kinnarps le suédois, Muuto, le danois, etc. Sans parler d’IKEA qui impose son style partout.

On retrouve comme dans beaucoup d’autres pays des grands open space, souvent organisés en plus petits espaces, rythmés avec le mobilier, la décoration, des plantes etc.

bureau espace ouvert
bureau espace collaboratif

Mais si je pouvais émettre un bémol par rapport à ce que j’ai pu voir dans le cadre de mes projets précédents ou de visites, ce serait sur le côté “très fonctionnel”. Les espaces peuvent de prime abord manquer de chaleur.

Enfin, en tant que cycliste, je dois quand-même évoquer ce point là : il est nettement plus facile au bureau de pouvoir garer son vélo à l’abri, de le réparer, de prendre une douche et d’entreposer ses affaires. Cela fait une vraie différence.

De mon expérience en Europe, je crois que c’est au Royaume-Uni que j’ai trouvé la réflexion sur les espaces de travail la plus poussée. À structure équivalente, j’y ai vu davantage de projets d’aménagements des espaces, d’investissements sur le mobilier ou l’équipement technologique, dans des espaces toujours plus réduits par rapport au nombre de personnes.

La mise en œuvre de l’openspace y est, je crois, bien plus développée ce qui peut conduire à une forme de contrepartie dans l’amélioration des équipements et des ambiances. En France l’open space est vu comme l’enfer sur terre !

 

La loi de Jante est connue pour être une fable structurante de l’imaginaire nordique. Il s’agit d’un ensemble de règles prétendument issues de la culture populaire qui minimisent la place de l’individu au bénéfice du collectif dans la société. Ces principes sont connus pour bien illustrer le style de management scandinave, dans lequel l’autorité ou la responsabilité individuelle ne sont pas des valeurs recherchées, bien au contraire. Ce trait culturel a-t-il un impact dans la façon dont sont dessinés et vécus les bureaux là-bas, par exemple, dans l’approche que les danois peuvent avoir du bureau individuel ou des enjeux de confidentialité ?

Il m’est difficile d’avoir un recul suffisant sur la culture danoise pour apprécier pleinement comment ces fameuses lois de Jante imprègnent la culture et les relations humaines au bureau et plus particulièrement, la conception des espaces de travail. Néanmoins, ce qui apparaît assez instinctivement, c’est la notion de confiance.

Mais je n’ai pas décelé de vraie différence sur le rapport à la confidentialité. Ce qui est confidentiel par nature l’est quel que soit le pays, et a plutôt tendance à se traiter derrière une porte fermée, dans une salle de réunion ou une petite bulle.

 

Tu as accompagné des projets d’aménagement de bureau en France, et désormais au Danemark. Quelles sont les différences – il y a sans doute aussi des points communs – qui te frappent dans la façon dont ces projets sont abordés, qu’il s’agisse d’enjeux immobiliers, RH, ou d’accompagnement du changement ? De ce que tu vois au Danemark, peux-tu attirer notre attention sur des enjeux qui surgiront en France demain autour du lieu de travail, et qui seraient aujourd’hui des angles morts dans ces projets ?

De mes expériences en France et à l’étranger, je note aujourd’hui beaucoup plus de convergences et de traits communs que de différences. Le premier et le plus évident est la recherche d’optimisation des espaces, d’autant plus que les bureaux sont centraux et chers. Par conséquent, la lutte pour moins d’espace conduit souvent au “mieux d’espace”, si on dépasse la notion du nombre de mètres carrés par personne, ce qui est malheureusement souvent là ou de nombreuses personnes s’arrêtent.

C’est un peu tarte à la crème mais il est clair que les employeurs se battent pour les talents et que “le bureau” est un levier de séduction, de plus en plus au service de la marque employeur. Mais cela restera malgré tout secondaire par rapport à ce que peuvent représenter la rémunération, la réputation de l’entreprise (la fameuse « ligne sur le CV ») où les challenges que le poste peuvent offrir (des projets internationaux, des budgets d’investissement etc.).

Toutefois, je crois que nombre d’entreprises devront offrir un lieu de travail où l’on a envie de venir et où on peut retrouver des services utiles, quelle que soit sa configuration. À l’heure de la Covid où de nombreuses personnes prennent goût au travail à distance, cela est peut être encore plus important que jamais.

 

Photos Jonathan Martins.

Camille Rabineau

Camille Rabineau

Je suis Camille Rabineau, fondatrice de Comme on travaille. Je décrypte les différentes dimensions des espaces de travail et vous présente les ressorts de mon activité d’accompagnement des projets de conception de nouveaux bureaux.

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