Les incivilités au travail sont de plus en plus observées et ressenties par les salariés. Bruits, manque de respect, désordre dans les espaces communs… Ces comportements perturbent le bien-être au travail et nuisent à l’efficacité des équipes. Pourquoi adoptons-nous parfois des attitudes moins respectueuses au bureau que chez nous ? Et comment y remédier ?
Qu’est-ce qu’une incivilité au travail ?
Le concept d’incivilité au travail n’a pas de définition juridique stricte, mais il recouvre un ensemble de comportements négatifs du quotidien qui nuisent à l’ambiance et à la productivité des équipes. L’accord du 23 juin 2010 sur le harcèlement et la violence au travail mentionne les incivilités sans toutefois les définir précisément. Selon l’enquête Éléas paru en 2014, 42 % des salariés en France déclarent avoir été victimes d’incivilités sur leur lieu de travail, un chiffre en augmentation. Les professions en contact du public sont les plus concernées (77% des personnes travaillant à un guichet ou accueil, 66% dans un commerce).
Les incivilités les plus fréquentes au bureau
L’étude menée par Éléas met en évidence les comportements incivils les plus courants en entreprise :
- Laisser les espaces communs en désordre ou sales (84 % des répondants)
- Gêner la concentration avec du bruit excessif (81 %)
- Négliger de dire bonjour ou au revoir à ses collègues (76 %)
- Couper la parole ou monopoliser les discussions (76 %)
- Arriver en retard sans s’excuser (75 %)
D’autres attitudes, comme vapoter ou manifester son ennui en réunion, viennent compléter ce catalogue de mauvaise habitudes.
À cela s’ajoutent de nouvelles formes d’incivilités liées à la digitalisation du travail. Comme l’explique Aurélie Laborde, autrice de Les incivilités numériques au travail (2021), les échanges dématérialisés et la viralité des interactions numériques créent parfois un décalage entre l’intention d’un individu et la manière dont elle est perçue. « Avec le télétravail, les règles de courtoisie et de respect mutuel sont remodelées », souligne-t-elle, « Elles répondent à de nouveaux codes et peuvent crisper ceux qui sont attachés aux manières de faire plus classiques ».
André Hunter – Unsplash
Pourquoi se comporte-t-on différemment au bureau ?
Plusieurs facteurs expliquent ces écarts de comportement entre le domicile et le bureau :
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L’anonymat et la dilution des responsabilités :
Dans un cadre collectif, certains salariés adoptent une attitude plus négligente qu’à la maison, pensant que quelqu’un d’autre s’occupera des désagréments (syndrôme du passager clandestin).
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Les facteurs de stress et l’intensité du travail :
Le rythme et la charge de travail ayant une tendance à s’intensifier, le stress de ne pas pouvoir remplir correctement ses mission s’accroît, créant un climat général de tension qui peut se traduire par de l’incivilité ou des micro-agressions.
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Les nouvelles habitudes liées au numérique :
Le télétravail et les outils digitaux ont remodelé les interactions professionnelles, certains codes traditionnels de politesse ont été bousculés, ce qui peut créer des tensions entre les générations.
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Le manque de retour sur l’impact des actions :
L’absence de conséquences immédiates peut limiter la motivation à adopter des comportements responsables. Par exemple, en matière d’éco-gestes, une étude anglaise de 2018 a mis en évidence un décalage entre domicile et bureau : alors que 99 % des Britanniques recyclent chez eux, seulement 85 % disent le faire au bureau. Ce chiffre chute à 78 % chez les salariés seniors. Parmi les explications : un manque d’incitation, des dispositifs de tri inefficaces et une absence de retour sur l’impact des gestes individuels.
Quel impact des incivilités sur le travail ?
Les incivilités au travail, bien que souvent perçues comme anodines, ne doivent pas être sous-estimées. Dans le cadre de nos nombreux ateliers sur les règles de vie à l’occasion de réaménagements de bureaux, nous constatons combien ces comportements peuvent être source de tensions. Elles représentent une source de stress inutile et alourdissent la charge mentale des salariés. En créant un climat d’irrespect et de négligence, elles détériorent le bien-être au travail et peuvent entraîner des conséquences bien plus graves : stress, démotivation, absences répétées, burn-out voire des cas de harcèlement ou d’agressions.
Face à ces problématiques, les entreprises ont tout intérêt à mettre en place des stratégies favorisant un environnement de travail respectueux et bienveillant, garant de la cohésion et de la performance collective. Sensibiliser les collaborateurs à ces enjeux est essentiel pour instaurer un cadre de travail plus respectueux et serein.
Atelier ludique en vue de construire une charte de bonnes pratiques – M. Airut Murphy
Comment lutter contre les incivilités au travail ?
Au-delà des efforts de prévention, de communication et de mise en place de règles collectives, le nudge, ou “coup de coude” comportemental, est une approche innovante de plus en plus utilisée pour prévenir les incivilités de tous ordres.
Popularisé par les Prix Nobel Richard Thaler et Cass Sunstein, le nudge repose sur des incitations discrètes qui orientent les individus vers des bons comportements. Cette méthode s’appuie sur l’hypothèse selon laquelle l’homme se comporte comme un être irrationnel, souvent guidé par des biais cognitifs dans ses prises de décisions. Selon Coralie Chevallier, chercheuse à l’Inserm, « la plupart de nos choix sont influencés par nos émotions immédiates, notre expérience passée ou les normes sociales en vigueur ».
Des exemples célèbres de nudges incluent les sculptures de mégots géants dans les gares pour limiter leur abandon, les passages piétons colorés pour renforcer la vigilance, ou encore les escaliers revalorisés de fresques et stickers pour inciter à privilégier la marche plutôt que l’ascenseur.
Le nudge en entreprise : une approche encore sous-exploitée
Dans le domaine des ressources humaines, le nudge reste encore peu répandu. Selon Selon Eric Singler de BVA, « les politiques RH fonctionnent encore beaucoup selon le principe de la carotte et du bâton ». Pourtant, certaines entreprises comme la SNCF ont déjà adopté cette approche innovante en créant une « nudge unit » pour améliorer les comportements des voyageurs et, par conséquent, l’environnement de travail des agents.
Bien que le nudge ne soit pas encore généralisé, il représente un levier important pour améliorer le bien-être au travail et la productivité. En posant collectivement la question de ce qui peut inciter les salariés à adopter des comportements plus respectueux, les entreprises peuvent créer un environnement plus harmonieux et productif.
Comment appliquer le nudge au bureau ?
Voici quelques idées d’actions simples pour intégrer le nudge au bureau :
- Affiches visuelles pour encourager le tri des déchets
- Stickers ludiques pour inciter au respect des espaces communs
- Signalétiques colorées pour limiter le bruit dans les zones de concentration
Exemple de signalétique incitative – M. Airut Murphy
Adopter le nudge en entreprise permet de promouvoir une culture du respect, d’améliorer la qualité de vie au travail et de renforcer la cohésion d’équipe. Cette approche discrète mais efficace encourage des comportements positifs, tout en améliorant l’environnement de travail et la productivité des collaborateurs.
Améliorer l’aménagement des espaces pour réduire les incivilités au travail
Un environnement de travail bien conçu joue également un rôle clé dans la réduction des incivilités. Des espaces adaptés au travail collaboratif pour réduire les nuisances sonores, des zones de détente pour favoriser la convivialité, et des solutions ergonomiques pour améliorer le confort des salariés contribuent à un cadre de travail respectueux et productif.
Vers une culture du respect en entreprise
Les incivilités au travail ne sont pas une fatalité. En adoptant des mesures de sensibilisation, en ajustant les espaces et en utilisant des approches innovantes comme le nudge, il est possible de créer un environnement professionnel plus harmonieux. Le respect des autres et du cadre de travail est un levier essentiel pour le bien-être des salariés et la performance des entreprises.
Incitation à l’activité façon DIY – C. Rabineau
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